Institut Interculturel de Timisoara

Programme des Mesures de Confiance du Conseil de l’Europe


Minorités: identité et coexistence

édition bilingue



















Publication réalisée par:

Alexandra Jivan, Calin Rus et Smaranda Vultur (coordonnateurs),

Benedicta Andrioaie, Adrian Ionut Anghel, Eduard Antonian,

Elisabeta Danciu, Aurelia Fecheta, Mirela Ilusca, Silvia Lehoczká,

Sonia Liebmann, Cristi Mihai, Maria Ojoga, Liana Olari,

Adrian Onica, Alice Ratyis, Andrei Rusnac, Andrei Schwartz,

Mihai Traista, Diana Tulea, Anca Vulcanescu

dans le cadre du projet pilote Minorités: identité et coexistence,

réf.: CBM(99)50.


Publié et diffusé par l’Institut Interculturel de Timisoara (I.I.T.),

2, Rue Miron Costin, RO-1900 Timisoara, tél./fax: +40 56 198 457,

e-mail: iit@iit.dnttm.ro, www.intercultural.ro, avec le soutient du Programme des Mesures de Confiance du Conseil de l’Europe,

F-67050 Strasbourg Cedex.

Les vues exprimées dans la présente publication sont celles des auteurs; elles ne reflètent pas nécessairement celles de l’I.I.T. ni du Conseil de l’Europe.

Toute correspondance relative à cette publication, ainsi que toute demande de reproduction ou de traduction totale ou partielle doivent être adressées à l’I.I.T. La reproduction d’extraits est autorisée, sauf à des fins commerciales, à condition qu’il soit fait mention de la source.

Couverture: Octavian Focsan.

Imprimé en Roumanie, Timisoara, 2000, par s.c. Agentia de

Publicitate LEXUS s.r.l.

ISBN 973-85114-0-2

 

Minorités: identité et coexistence


1. Le projet

Intégré dans le Programme des Mesures de Confiance du Conseil de l'Europe, le projet Minorités: identité et coexistence a été mis en œuvre entre novembre 1999 et février 2001 par l'Institut Interculturel de Timisoara, en partenariat avec le Département pour la Protection des Minorités Nationales du Gouvernement Roumain (D.P.M.N.G.R.) et avec le groupe de jeunesse des minorités nationales.

Il a réuni dans ses activités une trentaine de jeunes leaders de la plupart des communautés minoritaires représentées dans le Conseil des Minorités Nationales de Roumanie. Les actions du projet s'inscrivent dans la continuité d'une évolution du mouvement de jeunesse au sein des organisations des minorités nationales.

En effet, depuis plusieurs années, un mouvement de jeunesse a commencé à se constituer dans la plupart des organisations qui représentent les communautés minoritaires dans le cadre du Conseil de Minorités Nationales. Déjà depuis plusieurs années les jeunes hongrois était bien organisés. Avec le soutien du D.P.M.N.G.R., des structures similaires ont commencé à se développer au sein des autres organisations. De plus, à l’occasion de plusieurs actions organisées par le D.P.M.N.G.R. et auxquelles l’Institut Interculturel a été également invité, les jeunes leaders de ces organisations ont commencé à travailler ensemble, compte tenu du fait que, malgré leurs différences, ils rencontrent des problèmes similaires.

Un moment important dans cette évolution fut la participation des représentants des organisations ou des départements de jeunesse des minorités nationales aux «Journées de l'Institut Interculturel», à Timisoara en novembre 1998. A cette même manifestation, organisée toujours avec le soutien du Programme des Mesures de Confiance du Conseil de l'Europe, des spécialistes en la matière ont présenté plusieurs études sur des communautés minoritaires de la région du Banat, analysées à partir de leur patrimoine oral et de la manière dont les membres de ces communautés ont perçu les différents événements de l’histoire récente.

L'idée de ce projet découle des débats des «Journées de l'Institut Interculturel» et est partie de plusieurs constats:

En partant de ces constats, le projet s'est donné pour objectifs:

 

2. Quelques concepts, principes et méthodes

2.1. L'identité et la culture

Pour faciliter la compréhension des principes à la base de ce volume et afin de situer les textes présentés dans un contexte théorique, nous considérons nécessaire de préciser le sens que nous accordons à quelques concepts fondamentaux pour le domaine envisagé.

L'identité culturelle peut être regardée à travers deux perspectives: une qui part d'une conception substantialiste, monolithique et statique et une de type interactioniste, pluraliste et dynamique.

Ainsi, le premier courant définit l'identité comme une donnée unique, en partant de supports identitaires fixes, privilégiés, tels que la langue, la religion, le nom, les traditions culturelles etc. L'acteur culturel a de ce point de vue une tâche simple: il doit s'approprier les traits bien définis de la culture dans laquelle il est naît. Dans ce contexte, l'histoire de la communauté d'origine de l'individu joue un rôle particulier. Le processus de définition de l'identité culturelle d'un membre du groupe se fait à travers une confrontation à une source historique qui unit tous les membres du groupe et qui reçoit, le plus souvent, des caractéristiques proches du sacré. La relation société-culture est, dans ce cas une relation d'identification et de superposition complète.

L'affirmation du concept de diversité culturelle qui caractérise la société actuelle, les interactions sociales qui impliquent des groupes porteurs de cultures différentes, ont mené à une renégociation du sens de l'identité. On est ainsi passé d'une conception statique, basée sur l'apprentissage et l'appropriation d'un héritage, à une conception dynamique, à une identité qui se construit aussi par interaction avec les autres. Il convient de préciser que cette nouvelle dimension de l'identité ne nie pas la première, mais la complète.

Ces deux perspectives sur l'identité culturelle sont étroitement liées aux acceptions données au concept de culture.

Une première perspective sur la culture est, ainsi, la conception élitiste. Dans ce sens, la culture est vue à travers les créations artistiques et scientifiques qui correspondent à des standards considérés comme absolus. La totalité de ces créations constitue le contenu du patrimoine culturel qui doit être transmis de génération en génération, pris comme repère par tous les membres de la société et développé, à travers chaque génération, par son élite intellectuelle.

Suivant la perspective essentialiste, la culture est vue comme le résultat d'un ensemble de caractéristiques et valeurs fondamentales qui se sont gardées au cours de l'histoire et qui sont considérées comme un héritage des communautés respectives. Ces caractéristiques sont conçues comme une liste fixe et connue, premièrement par les membres de la communauté mais aussi par des membres des communautés avec lesquelles il y a des contacts directs.

Elles se référent tant à des traits de personnalité des membres de la communauté qu'aux créations du passé reconnues comme ayant une grande valeur, à certaines créations folkloriques, à des traditions, des symboles, mais aussi à des éléments d'ordre général comme la langue ou les pratiques religieuses.

Dans son acception anthropologique, nous considérons la culture comme l'ensemble des traits qui caractérisent le mode de vie d'une société. La démarche anthropologique laisse une place privilégiée à la complexité du phénomène culturel. Ainsi, aux éléments mentionnés plus haut on ajoute dans la définition de la culture des croyances, des valeurs, des comportements, des formes sociales et des caractéristiques matérielles d'un groupe social, donc tous les éléments qui définissent un mode de vie. La culture apparaît ainsi comme une construction sociale en permanente évolution.

Deux dimensions de l'identité définissent essentiellement les rapports majorité-minorités dans la société roumaine actuelle: l'identité nationale et l'identité ethnique.

Le concept d'identité ethnique, apparu dans les sciences sociales seulement dans la deuxième moitié du XX-ème siècle, a, lui aussi, deux acceptions: une qui part des éléments extérieurs, fixes, liées à la langue, à la religion, au territoire, aux institutions, à l'histoire etc. et une qui met l'accent sur la dimension subjective, sur la conscience de l'appartenance à un certain groupe ethnique comme élément définitoire de l'identité ethnique.

La nation est une catégorie sociale fondamentale pour la compréhension des sociétés contemporaines. Quelle que soit la façon de la définir, comme groupement d'individus qui partagent une origine et des éléments culturels communs ou bien à travers une relation de type contractuel des individus habitant un certain territoire, basé sur certains principes, la nation a comme caractéristique le fait d'être considérée comme le niveau suprême de l'identité. Cette perspective peut conduire ainsi à une opposition irréconciliable entre l'affirmation de l'identité de minorité nationale et celle de la nation majoritaire.

 

2.2. La perspective interculturelle et les relations minorités-majorité

Effectivement, les relations entre minorités et majorité dans une société multiculturelle peuvent devenir souvent source de tensions sociales. La tendance de la majorité, manifestée de façon consciente et explicite ou bien de façon inconsciente et implicite, est en général vers l'homogénéisation, vers l'imposition des modèles culturels propres et vers l'assimilation des minorités. A leur tour, les minorités peuvent céder à la pression vers l'assimilation ou bien peuvent s'y opposer en luttant pour la préservation d'une identité culturelle propre. Cette lutte, justifiée par la peur de perte de l'identité, débouche souvent sur des attitudes de renfermement, voire d'isolement, et sur la tendance de privilégier une construction identitaire basée sur une vision essentialiste de la culture.

Les mécanismes politiques qui se proposent d'assurer le droit des communautés minoritaires à la préservation de leur identité, comme celles qui ont été mises en place les dernières années en Roumanie, ne peuvent pas, à elles seules, garantir de bonnes relations entre minorités et majorité. Certes, le fait que les minorités ont une voix d'office dans le parlement, que le Conseil des Minorités Nationales est consulté dans toute question qui touche ces communautés ou bien le fait que les organisations des minorités nationales reçoivent des subventions gouvernementales pour leur fonctionnement et pour leurs activités constituent des éléments importants pour la promotion de bonnes relations entre minorités et majorités. Mais ces mesures ne suffisent pas si la grande partie de la population majoritaire n'est pas consciente de la diversité culturelle de la société roumaine. Cette diversité a été niée ou minimalisée, implicitement ou explicitement, tant pendant le processus de constitution de l'identité nationale roumaine, qui a eu à la base, comme dans le cas de la genèse d'autres nations, une conception essentialiste de la culture, qu'aux années de la dictature communiste qui a utilisé le discours nationaliste dans des buts idéologiques.

Trop souvent, les perceptions entre les différentes communautés sont basées sur des stéréotypes et le système éducatif contribue à la perpétuation de ces stéréotypes. On a tendance aussi à oublier que dans une situation d'interaction entre les cultures, toutes cultures en contact sont influencées et que les interférences qui en résultent enrichissent chacune de ces cultures. La perspective interculturelle, qui met l'accent sur le respect de la diversité culturelle soutien également la nécessité de la communication interculturelle, au-delà des stéréotypes, comme pré-condition pour la stabilité à long terme de nos sociétés multiculturelles.

Une des méthodes qui, à notre avis peut contribuer de façon très efficace à la promotion d'une perspective interculturelle dans les relations entre minorités et majorités est l'histoire orale.

 

2.3. L'histoire orale

L'histoire orale et les sciences socio-humaine

Même si la naissance de l'histoire orale comme discipline est assez tardive, liée aux années soixante et au nom d'Alan Nevin, on doit à deux sociologues, Thomas et Znaniecki, l'idée d'utiliser des documents personnels pour caractériser non seulement la vie d'un individu, mais aussi d'un groupe social. Ils ont apprécié le récit de vie comme le type parfait de matériel sociologique, considérant qu'une histoire singulière peut donner à voir et à comprendre. C'est en étudiant, à travers des récits de vie et des lettres, la communauté des Polonais émigrés aux Etats Unis au début du siècle qu'ils ont publié, dans les années 1918-1920, un ouvrage en cinq volumes, devenu un classique du genre, Le paysan polonais. Partisans d'un type de sociologie pragmatique, s'intéressant plutôt à la dynamique des situations qu'à leur stabilité, les deux sociologues accordent une importance à part aux récits de vie, dans la mesure où ceux-ci permettent de mettre en évidence la genèse d'une action, d'une conviction, d'une vision du monde, ainsi que le champ des interactions qui génèrent et transforment les processus sociaux. Ils se situent, de ce point de vue, dans la tradition de G. H. Mead qui voyait, dans le mouvement vers autrui, l'atome même de socialité. Aujourd'hui encore, l'interactionnisme américain, ainsi que la perspective constructiviste de la réalité et l'ethnométhodologie s'inscrivent dans la même tradition.

La sociologie, l'anthropologie, l'ethnologie, la psychologie, l'histoire, mais aussi les écrivains et les journalistes utilisent aujourd'hui des documents d'histoire orale à des fins très différentes. Parfois on les utilise à des fins strictement exploratoires, pour construire un terrain d'étude, plutôt que pour produire un document d'archive; parfois il sera la voie privilégiée pour l'étude des comportements, des représentations, des mentalités et des sensibilités des gens d'une communauté quelconque - donc objet d'interprétation, comme n'importe quel autre document. Le témoignage oral peut être utile pour compléter les informations d'un document écrit ou, dans certains cas, même pour fournir des informations difficiles à obtenir par une autre voie, surtout dans les situations où la mémoire a subi des graves déformations, suite à ce que Marc Ferro nommait «les silences de l'histoire».

Quant aux historiens, une fois qu'ils ont accepté que la vie quotidienne, les mentalités, les évènements locaux, les faits divers appartiennent aussi au champ de leur discipline, (suite à l'influence énorme de l'Ecole des Annales), ils acceptent aussi l'importance des témoignages sous forme de récit de vie, des documents personnels, des archives de famille, même quand elles appartiennent à des gens simples, à des couches sociales non-privilégiées et apportent des informations sur la vie de tous les jours. L'histoire orale s'inscrit, d'ailleurs, dans la même ligne de la démocratisation du droit à la parole, du droit à l'histoire lancée par «la nouvelle histoire».

 

Mémoire et identité dans le récit de vie

Le récit de vie est une forme à part du discours mémoriel. Comme tout discours mémoriel, il suppose une reconstruction du passé, à travers ce que Maurice Halbwachs nommait «les cadres sociaux de la mémoire», formes d'ancrage du discours de la mémoire dans un contexte socio-historique. Un lieu, un événement, un personnage, un mythe peuvent servir de repère à tout processus de remémoration, instaurant un rapport spécifique entre le présent et le passé. Mais, en même temps, le récit de vie est une projection, sans doute provisoire et quelques fois conjoncturelle, d'une autobiographie, à travers une forme symbolique - comme l'affirme Daniel Bertaux. Car la personne qui raconte ses souvenirs est préoccupée de donner un sens à tout ce qu'elle raconte, de mettre en perspective le passé, de l'évaluer et l'interpréter. Cette mise en perspective donne un éclairage à part aux faits, en dévoilant l'horizon des valeurs et des croyances, propres à chaque narrateur de récit de vie.

D'un autre point de vue, le récit de vie est une sorte de récit fondateur, à travers lequel celui qui raconte se donne un visage, donc une identité. Tout récit mémoriel suppose une mise en scène de l'identité comme quelque chose de construit. L'identité (comme la mémoire, d'ailleurs) se construit et se reconstruit. Le récit de vie est un cadre idéal pour révéler ce processus.

Plusieurs niveaux du sens et de la cohérence y sont impliqués, à partir de la structure narrative même. Comme Paul Ricoeur l’a, d’ailleurs, souligné, toute forme narrative a un pouvoir de configuration du sens. Le récit est déjà une forme d'interprétation des faits. C’est pourquoi, l'objectivité d'un certain type d'histoire, surtout celle de l'histoire soit-dite narrative, a souvent été contestée. En ce qui concerne le récit de vie, il est plus correct, peut- être, de parler de son statut de véridicité et non pas de vérité.

D'un autre côté, une certaine rhétorique est nécessaire à toute communication de mémoire. Pour convaincre, émouvoir ou se faire comprendre le narrateur met en place tout un cortège de stratégies narratives et argumentatives. Il y a des narratologues qui soutiennent que chaque récit a, au fond, une structure argumentative. Cet aspect est lié à la relation à un interlocuteur présent et, à travers celui-ci, à un autre, absent, qui est invoqué comme témoin possible de la vérité du dire. Ce cadre dialogique à plusieurs niveaux est une partie constitutive du sens même du récit, comme nous l'avons, d’ailleurs, souligné plus haut, en parlant des conditions de production d'un récit de vie. Il crée un autre niveau de cohérence du récit, lié à la capacité des partenaires du dialogue de produire, ensemble, un discours de la mémoire, à travers une double action: de partage mémoriel et d'écoute, en faisant appel à la compétence mémorielle de chacun, y compris de la mémoire culturelle. Nous avons remarqué souvent un tel appel à une mémoire commune supposée, destinée à faciliter la compréhension et le partage de la mémoire. Des références bibliques, des références aux différents mythes, à des contes ou à des motifs folkloriques, des citations de proverbes et d'aphorismes bien connus, le recours à certains schémas narratifs donnent au récit mémoriel un cadre lui conférant parfois un certain prestige, mais qui a, surtout, le rôle de faciliter la transmission d'une expérience singulière. On fait appel à une mémoire supposée commune, afin de mieux se faire comprendre, mais aussi afin de donner aux faits racontés une certaine aura exemplaire, de projeter les événements dans l'ordre de ce qui est significatif et mémorable. Ces aspects qui tiennent à la rhétorique de la narration ne sont donc pas du tout négligeables. Ils mettent en jeu un champ intertextuel qui participe à ce que nous avons nommé, avec Bertaux, la mise en perspective des faits racontés à l'investissement subjectif et imaginaire qui parle d'un besoin plus profond d'objectivité, d'un besoin de dire «la vérité» de l'évènement raconté dans ce qu'il a de particulier.

Ce jeu, entre subjectivité et objectivité, nous le retrouvons dans la mise en scène dans le récit de la quête identitaire, que le récit de vie met en scène. Celui qui raconte sa vie et essaie de lui donner une cohérence rétrospective, essaie, en même temps, de se définir lui-même. L'identité nous apparaît ici comme un point de fuite, comme ce «foyer virtuel» dont parlait Lévi-Strauss. L'identité individuelle gagne en consistance, par rapport à certains repères identitaires: un nom, une famille, une expérience, une pratique, un symbole, une légende, un mythe et les images de l'Autre, à son tour se définissant par des repères comparables. Comme beaucoup de chercheurs le soulignent, il ne s'agit pas, donc, de découvrir une essence, de révéler une substance, mais d'établir des frontières, de tracer des limites, à travers lesquelles le jeu de l'identité et de l'altérité devient transparent. Car ceux qui font l'analyse des récits de vie ne cherchent pas «la personnalité psychologique ou culturelle (au sens de personnalité de base) des sujets impliqués, mais la forme symbolique et surtout de langage dans laquelle ils racontent, argumentent, s'expriment». Nous avons donc à faire à un dire, et il ne faut jamais oublier que ce que nous est dit représente le point de vue du sujet racontant «sur le monde qui est <son monde> et qu'il définit à sa manière, en même temps qu'il l'apprécie et qu'il tente de convaincre son interlocuteur de sa validité». C'est par le biais de ces «définitions des situations vécues», pour utiliser le langage de Thomas et Znaniecki, que nous pouvons accéder à l'univers des valeurs du sujet, à une certaine image de soi qu'il projette, à travers l'histoire de sa vie, à un réseau complexe d'affiliations qui le définit comme appartenant à un certain groupe ou à une certaine communauté.

Notre perspective sur l'identité est une perspective dynamique et constructiviste. Dans son livre consacré au rapport entre mémoire et identité, Joël Candau définit l'identité comme «une construction sociale toujours en devenir dans le cadre d'une relation dialogique avec les autres». Un récit de vie met en évidence parfaitement ce processus de reconstruction identitaire à travers un discours mémoriel.

Dans la même ligne, les théories récentes de l'ethnicité, par exemple, opposent, aux perspectives substantialistes de l'identité ethnique, une définition de l'ethnie en termes de frontières qui séparent, délimitent, mais qui permettent aussi des articulations entre les groupes (cf. Barth). C'est à travers ce mouvement, entre les zones de séparation et d'articulation autour d'une frontière que les ethnies se redéfinissent périodiquement, en s'assignant réciproquement une place. C'est à travers un Autre que l'image de soi prend forme et contenu. Admiré, repoussé ou méprisé, modèle idéal ou figure du marginal, image de l'étranger bon ou mauvais, cet Autre est, dans une grande mesure, une projection de soi. Dans un très beau livre, «Le miroir d'Hérodote», François Hartog nous montre comment les Grecs, dans leur discours sur les barbares, s'auto-définissent, s'auto-portraitisent .

Tout un jeu symbolique est impliqué dans les rapports avec l'Autre ou les Autres, un jeu supposant une hiérarchie des places, fondatrice de l'identité, hiérarchie elle-même provisoire, variable dans le temps, soumise à des révisions possibles. On comprend que l'anthropologue est le mieux placé pour aborder ce genre de questions, présentés dans n'importe quel récit de vie.

Comme nous avons essayé de le suggérer plus haut, le récit de vie ouvre la scène de l'identité individuelle vers l'espace de l'identité collective: l'univers des représentations et des croyances d'une personne fait partie d'une sorte de «sémantique collective de la vie sociale», car elles sont liées à des pratiques qui, interférant avec des situations objectives, inspirent aux acteurs des logiques d'action.

De son côté, Paul Thompson, auteur d'un manuel d'histoire orale devenu classique pense que l'analyse des récits de vie offre au sociologue la chance de réintroduire la dimension temporelle dans l'analyse sociologique des cycles de vie, de la mobilité sociale, de la relation entre la tradition et le changement social vu comme processus socio-historique. Il donne le nom d'ethno-histoire à ce type d'investigation. Quant à Daniel Bertaux, il s'intéresse aux récits de vie dans la perspective d'une ethno-sociologie, qui permet de déchiffrer surtout de types de comportements, de logiques d'actions (propres à une catégorie de gens qui exercent le même métier) par rapport à leur ancrage dans des situations socio-historiques spécifiques.

Non moins intéressante pourrait être une démarche qui prendrait en compte des récits de vie afin d'accéder à l'analyse des imaginaires sociaux, «idées-images de la société globale et de tout ce qui se rapporte à elle», que les sociétés élaborent «pour se donner une identité», pour suggérer «des modèles formateurs pour leurs membres», comme celui du «vaillant guerrier», du «bon citoyen», de «militant dévoué» etc. Un grand nombre de récits de vie mettent en évidence des projets existentiels construits en fonction de tels modèles (même si souvent il s'agit des motivations rétrospectives d'un trajet existentiel qui se rapporte à cet imaginaire social comme à une sorte d'horizon idéal).

 

Recommandations méthodologiques

Tous ces aspects impliquent la recontextualisation du document d'histoire orale et sa réinsertion dans un réseau de textes et d'autres discours et pratiques, donc dans un nouveau contexte, par rapport auquel sa portée significative (signifiante) peut être mieux appréciée.

Quant au contexte de la production du document d'histoire orale, la plupart des chercheurs sont aujourd'hui d'accord qu'il est une partie constitutive du document même. Cela veut dire que la relation qui s'établit entre le sujet interviewé et celui qui fait l'interview, ainsi que les circonstances dans lesquelles celle-ci est enregistrée, y compris les buts déclarés de l'intervieweur, influencent d'une façon décisive le témoignage obtenu. Pour avoir un bon document d'histoire orale, quelques conditions préliminaires sont absolument obligatoires.

D'abord, avant même de commencer les préparatifs de l'interview, il faut que le réalisateur sache très clairement à quoi le document va servir, d'avoir un projet bien délimité par rapport à l'utilisation qu'il désire lui donner.

Evidemment que l'idéal serait d'influencer le moins possible le discours de nos informateurs. Surtout quand il ne s'agit pas d'interviews focalisées sur des questions précises, comme c'est le cas des interviews qui sont, dès le début, destinées à compléter ou à clarifier certaines informations obtenues d'avance ou celles qui concernent un événement précis. Le chercheur construit son terrain au fur et à mesure qu'il avance dans son travail - sur ce point, il y a un accord entre les spécialistes en sciences sociales.

C'est pourquoi, afin d'obtenir un document valable d'histoire orale, le chercheur doit s'initier d'avance sur le thème de son étude et s'informer sur les questions qui feront le sujet de l'interview ainsi que sur son interlocuteur. Une base commune minimale est nécessaire à n'importe quel bon dialogue. Une visite ou une discussion téléphonique, un contact préalable par écrit sont souvent recommandées afin d'établir la date et le lieu de la rencontre, ainsi que quelques points de la discussion.

Il est mieux de laisser le sujet informateur s'exprimer librement au long de l'interview, sans lui couper la parole et sans l'influencer par des questions qui suggèrent la réponse. Les questions doivent être précises, pas trop longues. C'est utile de noter, en même temps, sur un cahier de terrain, les noms des personnes et des lieux, afin de vérifier leur exactitude avec notre informateur. Il est préférable qu'on remette à plus tard les questions qu'on veut poser, s'il y a le risque de détourner la discussion de la direction souhaitée par notre interlocuteur. Car, à la fin, nous pouvons compléter l'interview par des questions précises sur certains points ou thèmes oubliés, tus, évités ou, tout simplement, considérés non significatifs par notre interlocuteur.

Des chercheurs comme Poirier et Clapier-Valladon recommandent même de dialoguer avec l'informateur à la fin de son récit, de l'encourager de procéder à une sorte d'auto-évaluation, de réfléchir à son expérience, d'émettre des jugements critiques qui relativisent ses informations. «Cette appréciation devrait permettre de faire apparaître ce qu'il pense de sa <normalité>, de ses comportements et comment il voit sa représentativité par rapport à son groupe.»

Ces recommandations sont surtout valables quand il s'agit de récits de vie. Le récit d'une vie a, par lui-même, une certaine cohérence, celle donnée par la chronologie des faits réunis dans une histoire qui a un commencement et une fin ou par le sens global que quelqu'un donne, rétrospectivement, aux événements de sa vie. Il s'agit de ce que Daniel Bertaux nommait la «totalisation subjective», bilan d'une vie qui nous permet d'envisager l'univers des valeurs du sujet racontant.

Après l'enregistrement de l'interview, il faut faire attention à ne pas oublier de remplir une fiche sur le sujet informateur, pour noter les dates les plus importantes le concernant: son nom (et son surnom s'il en a), la date et le lieu de naissance, ses études, sa profession, sa famille, ainsi que les dates concernant l'interview (qui a fait l'interview, où, quand, le nombre de cassettes enregistrées, la durée de l'interview). Un cahier ou un journal de terrain sera toujours une aide dans notre travail. Il pourra nous rappeler les détails qu'on peut oublier, les impressions momentanées, les réactions qui permettront, plus tard, de reconstituer le cadre circonstanciel de l'interview et l'avancement de notre recherche, des questions que nous n’avons plus posées ou que nous aurions eu envie de poser à une autre occasion.

Il est recommandé de réécouter et de transcrire l'interview le plus vite possible après son enregistrement. La transcription doit être faite, dans un premier temps, d'une façon très précise - incluant des remarques sur la mimique, sur les tonalités de la voix etc. -, dans le but de pouvoir servir à toute personne à reconstituer le texte dans son ensemble. Certaines répétitions, hésitations, divagations ou pauses peuvent avoir une valeur significative et il ne faut pas en effacer les traces. Les documents à caractère oral sont importants par leur oralité même et la transcription doit au moins suggérer, si elle ne peut pas complètement conserver, les traces de l'oralité.

La question de la publication du texte soulève des problèmes supplémentaires, car il faut prendre une décision en ce qui concerne la forme de la publication, en fonction, évidemment, des buts et des intentions qui président l'acte de la réintégration d'un texte d'histoire orale dans un circuit de communication de la mémoire. Des principes d'éthique élémentaire de la recherche en histoire orale requièrent qu'on ne publie pas le texte sans l'accord préalable du sujet informateur et, surtout, de ne pas déformer par des coupures ou par des citations partielles le sens que l'informateur voulait exprimer.

Il y a beaucoup de spécialistes en histoire orale qui recommandent de montrer à l'interviewé la transcription de son témoignage avant la publication et même de la lui donner à corriger ou à compléter avant qu'elle entre dans le circuit public. Le texte publié doit, d'ailleurs, être accompagné par toutes les informations nécessaires à sa réception...

Comme Marc Ferro le disait, la fonction de l'historien est double: «d'abord, conserver, ensuite rendre intelligible». C'est ici qu'intervient la question de l'utilisation du document oral transcrit, car il n'est pas une fin en soi, mais un moyen. Il nous permet d'approcher peu à peu une certaine réalité, mais pas de la rendre transparente tout d'un coup. Comparer les variantes, analyser le texte, interpréter ou, dans un seul mot, comprendre implique un rapport, un travail constitutif de l'objet même d'étude qu'il s'agit du travail de l'historien, du sociologue, de l'anthropologue ou du psychologue.

Pour comprendre le bilan d'une vie ou d'une action humaine, il faut placer les faits ou les événements racontés dans un contexte plus large, par le recoupement des récits, par l'analyse du contexte de la production du texte (qui, dans la perspective que nous prenons en compte ici inclut la réception), par la connaissance du contexte historique dans toutes ses dimensions.

En ce qui concerne l'anthropologue, celui-ci, «guetteur embusqué au point de passage entre l'individu et le groupe, il s'efforce de comprendre à partir de données empiriques, comment des individus parviennent à partager des pratiques, des représentations, des croyances, des souvenirs, en un mot du sens, produisant ainsi, dans la société considérée, ce qu'on appelle la culture». De plus, l'anthropologue est le mieux placé pour une analyse de la différence, qu'elle soit impliquée par la distance temporelle ou par les rapports avec les Autres: l'autre, qui raconte son histoire, mais qui «ne se borne pas à se raconter; il raconte aussi les autres dans la mesure où ceux-ci font partie de sa propre existence» ou dans la mesure où, tout parcours mémoriel implique un parcours identitaire, donc un rapport à l'Autre.

De plus, au moment où nous réalisons un document d'histoire orale, nous sommes, nous-mêmes, intégrés dans un circuit de transmission de la mémoire et il faut veiller à ce que cette transmission se déroule dans les meilleures conditions. Il faut tenir compte du fait que l'interview n'est pas une simple technique, mais une rencontre avec une personne qui nous livre un témoignage, partage une expérience avec nous. Nous lui sommes, donc, obligés, pour le partenariat accepté, nous devons la traiter avec respect et responsabilité.

Cette responsabilité concerne aussi nos rapports aux autres. Car nous participons, tous les deux, interviewé et intervieweur, à un partage mémoriel et, par notre travail ultérieur d'interprétation du texte, nous administrons en même temps la mémoire. Chose délicate, difficile, car nous ne pouvons jamais effacer notre subjectivité (est-ce d'ailleurs souhaitable?) et ne pas provoquer des réactions autour de nous. Le chercheur doit prendre ses distances et suivre les réactions, les questionner, les étudier même, car elles peuvent signaler des questions douloureuses, des tensions latentes, des malentendus qui pourraient trouver une réponse dans un autre champ que celui de la mémoire. Mais c'est la mémoire qui nous les signale, qui nous avertit sur leur existence.

Il faut faire attention à ces aspects, il faut éviter d'utiliser la mémoire comme une arme, il faut trouver le terrain sur lequel nous avons le plus de chances à être compris et écoutés. Surtout écoutés, dans un monde où, malheureusement, les gens ont plus envie de parler que d'écouter.

Mais, «comprendre le sens de ce qui est dit, ce n'est pas seulement être attentif, écouter et <faire siennes> les paroles entendus, c'est aussi analyser les mécanismes de la production du sens, comparer les paroles différentes, mettre à nu les oppositions et les corrélations les plus structurantes». C'est la tâche du chercheur d'entreprendre une analyse approfondie, pour éviter, ainsi, les généralisations trop rapides, les conclusions trop pressées.

Les utilisations de la mémoire peuvent être bonnes ou mauvaises. Une solution qui me semble de bon sens et que je préfère à beaucoup d'autres est celle proposée par Tzvetan Todorov dans son livre, Les abus de la mémoire. Il y parle surtout de la valeur exemplaire de la mémoire, celle qui nous fait faire le deuil de nos propres souffrances et nous fait trouver inacceptables les souffrances et les malheurs qui nous ont touché, même quand elles concernent les autres.

Il y a une différence entre le partage mémoriel (partager avec les autres une expérience, les faire compatir, éventuellement) et la sanction des faits (dire ce qui est bon est ce qui est mauvais). C'est la justice qui doit en dernière instance faire ce jugement, pour empêcher la mémoire de la faire à sa place.

 

L'histoire orale au-delà de la science

Après plusieurs décennies de dictature, marquées par la censure de la mémoire et du droit à la parole, marquées par de nombreuses distorsions de l'histoire officielle, au profit du pouvoir totalitaire, la société roumaine souffre encore d'un manque de solidarité et de confiance, dû, entre autres, à la fragilité de la société civile et à un manque de communication.

Faire de l'histoire orale, peut devenir, de ce point de vue, bénéfique, dans un champ plus large que celui de l'intérêt strictement scientifique. Elle permet, d'abord, aux victimes de faire une catharsis nécessaire et d'opposer aux distorsions des manuels d'histoire de la période communiste leur témoignage direct sur les faits. Elle crée, aussi, un certain lien entre les générations, par le partage d'une mémoire qui devient ainsi un bien commun. Elle démocratise la parole, permettant l'accès à la scène publique des catégories sociales très diverses. Et enfin, après une période de forte tendance à l'homogénéisation, elle ouvre une porte à la récupération et au respect de l'individuel, du particulier, de tout ce qui représente une différence. Elle leur restitue le droit de s'affirmer, de s'exprimer. Tout cela ne peut avoir que des effets positifs sur le plan moral, mais aussi sur le plan pratique, dans une société à la recherche d'une nouvelle identité.

Un aspect extrêmement important, démontré pleinement par notre projet, est que l'histoire orale n'est pas seulement un instrument de travail pour les chercheurs, mais aussi une méthode avec un réel impact éducatif et social, à la portée de ceux qui désirent organiser des activités de jeunesse à partir de ses principes. Dans le cas de telles activités l'impact du processus de collection des données sur ceux qui sont impliqués (intervieweurs, interviewés et communauté) est au moins aussi important que l'impact du résultat obtenu sur les lecteurs.


3. La publication

Elle est, bien évidemment, l’un des résultats de ce projet. Il est nécessaire de faire quelques précisions, avant de résumer en quelques mots la modalité dont elle a été conçue.

Tout en restant dans la logique du projet, ci-dessus présentée, il n’a pas été une condition que les jeunes participants au projet aient des connaissances liées à l’histoire orale. Ils ont, tous, reçu une formation, pendant les deux sessions mises en oeuvre dans le cadre du projet et ils ont ensuite procédé au travail effectif sur le terrain. On n’a pas imposé un certain nombre d’interviews. Chaque membre de l’équipe du projet s’est organisé son activité à lui.

Il y a des interviews réalisées dans les langues maternelles ou, au contraire, les sujets ont préféré raconter en roumain. En ce qui concerne les textes publiés, on a décidé, pour une meilleure lecture, mais aussi à cause de l’espace, de publier les traductions en roumain des textes. Les notes le mentionnent chaque fois.

Il serait à mentionner dans ce contexte le fait qu’une traduction intégrale de ces documents d’histoire orale dans la deuxième langue officielle du projet, le français, soit difficilement envisageable et suppose un travail intense, de longue durée, avec des corrections répétées et, en plus, un très grand nombre de notes et d’explications, dont le rôle serait de mettre en évidence et de définir des contextes spécifiques aux communautés et au pays. Par conséquent, on a choisi de traduire, dans un premier temps, seulement les alinéas de présentation, qui accompagnent la plupart des interviews publiées. Nous continuerons notre démarche et allons trouver la meilleure solution pour pouvoir publier aussi les traductions des textes.

D’autant plus que cette publication sera intégralement présente sur la page internet de l’Institut Interculturel de Timisoara.

Toujours dans ce contexte-ci, il faut préciser qu’il y a des participants qui ont réalisé plusieurs interviews. Malheureusement, on n’a pas pu les intégrer toutes. En tout cas, tous les textes, publiés ou non dans ce volume, seront inclus sur internet.

Il est évident que, au cas où les participants continueraient les enregistrements, même après la fin du projet, nous resterons à leur disposition, en vue de faire inclure ces textes sur le web.

On a donc choisi la variante de publier une seule interview de chaque réalisateur. On n’a pas intervenu dans leur sélection, en laissant le choix aux réalisateurs. De ce point de vue, on ne peut pas parler de l’unité des récits: il y a des textes qui sont mis en évidence par un fort discours identitaire, d’autres qui mettent en contexte, d’autres qui sont récits en récit ainsi de suite. Voilà pourquoi on a choisi de les faire publier en ordre alphabétique, en fonction des communautés respectives (par exemple: Arméniens, Bulgares etc.). En ce qui concerne la situation de plusieurs personnes appartenant à une même communauté, la sélection a été tout à fait aléatoire.

Il serait à mentionner que tous les réalisateurs des interviews sont membres de la communauté à laquelle le sujet appartient. Une seule exception: l’interview avec Milivoi Cacic, Serbe, a été réalisée par un Roumain.

On a publié aussi une interview avec un ethnique roumain, qu’on a trouvé d’autant plus intéressante que l’interviewée provienne d’une famille mixte, avec ascendants roumains, hongrois, serbes et grecques.

On a aussi reproduit quelques photographies et documents qui ont été obtenus à l’occasion de la réalisation des interviews.

Etant donné le fait que les interviews soient produites dans le but d’une ouverture de perspective, toute initiative de publication, traduction ou analyse est bienvenue.

Nous remercions en ce qui suit les institutions et les organisations partenaires, ainsi que tous ceux qui ont contribué à la réalisation de ce volume et au bon déroulement du projet:

Le Centre National «Interetnica»

La Communauté «Bratstvo» des Bulgares de Roumanie

La Communauté des Juifs de din Timisoara

Le Département pour la Protection des Minorités Nationales du Gouvernement roumain

La Foire Allemande de la Jeunesse de Banat

La Fondation «La Troisième Europe», Timisoara

La Partie des Roms

Le Programme des Mesures de Confiance du Conseil de l’Europe

L’Union Bulgare de Banat

L’Union Démocratique des Slovaques et des Tchèques de Roumanie

L’Union Démocrate des Tatares Turques-Musulmans Roumanie

L’Union Démocrate Hongroise de Roumanie

L’Union Démocrate Turque de Roumanie

L’Union des Polonais de Suceava

L’Union des Ukrainiens de Roumanie

Lilla Bara, Ana Condrat, Carmen Constantinescu, Manuel Fernbacher, Adnan Ismail, Vitali Ivanov, Oxana Mandru, Paulina Mokos, Nora Nemeth, Aihan Osman, Florica Popescu, Rodica Precupetu, Oana Rusu, Nurla Sezghin, Atilla Somogyi, Taner Sükry, Renata Subert, Cristina Vasile, Elis Veli, Mihai Vulcanescu

Et non pas dernièrement nos interlocuteurs, les personnages de ce volume.

Calin Rus, Smaranda Vultur, Alexandra Jivan



Gheorghe Serban


L’interviewé Gheorghe Serban habite Dudestii-Vechi, un village bulgare de l’ouest de la Roumanie. Par sa façon de raconter, on arrive facilement à imaginer les temps vécus.

Servant chez un médecin depuis sa jeunesse, il s’occupait des animaux. Gheorghe Serban se marie tout jeune, en novembre 1941: il avait dix-huit ans, tandis que sa femme seulement dix-sept. Au printemps de 1944, il part à la guerre, où il vit le cauchemar des bombardements, de la peur de mort, le cauchemar de la misère et de la pauvreté. Il revient auprès de sa famille au mois de décembre 1946. Il commence à travailler, avec son épouse, au kolkhoze - en Roumanie, la «Coopérative Agricole de Production» (C.A.P.). Ils se sont occupés longtemps de la vigne, mais ont été obligés d’y renoncer, à cause d’une grave maladie de la femme. Le thème de la vigne marque tout ce récit.

Maria Ojoga

(Interview réalisée par Maria Ojoga, le 25 mai 2000,

à Dudestii-Vechi, avec Gheorghe Serban, ethnique bulgare,

né en 1923, Dudestii-Vechi.)

 

 

Gheorghe Vasilcin

 

Gheorghe Vasilcin est l’une des figures particulières de Dudesti, qui réussit à dépasser les limites du village, en leur préférant la ville.

Ambitieux depuis son enfance, il sait pourtant renoncer à certaines choses quand il s’agit de sa famille.

«Ils sont venus de Timisoara et se sont intéressés à la bibliothèque qui était le lecteur le plus constant et qui a le plus bouquiné. Le hasard a fait que c’était moi. Et ils ne l’ont même pas cru. Ils nous ont appelés à l’école et nous ont posé des questions pour voir si j’avais vraiment lu. Je me rappelle avoir lu, à onze ans, Le voyage de Charles Darwin au bord du navire Beagle autour du monde. Ils en ont été bien étonnés. <En as-tu vraiment compris quelque chose? Allez, raconte nous un peu!> Et j’ai raconté. Ils m’ont mis devant une salle bien peuplée et je leur ai fait la preuve. Les professeurs de l’école ont été bien surpris, en ont discuté et j’ai remarqué ultérieurement un changement d’attitude en ce qui me concernait.»

Maria Ojoga

(Interview réalisée par Maria Ojoga, le 24 avril 2000, à Timisoara, avec Gheorghe Vasilcin, ethnique bulgare, né à Dudestii-Vechi.)

 

 

Gheorghe Serban


Gheorghe Serban, fils de paysans bulgares, né en 1950, à Dudestii-Vechi, «au début même du désastre de ce pays». Très sensible, il a été fort marqué par le stalinisme et le communisme, dont il nous parle avec un immense dégoût. Il connaît beaucoup de détails sur la fondation du village, sur l’arrivée des Bulgares dans la région, sur les travailleurs autrichiens qui ont bâti la localité. Gheorghe Serban est un Bulgare qui respecte les traditions. Il nous parle de la façon de faire la fête aux temps passés, d’aller danser, d’inviter une jeune fille. Il nous raconte comment il a demandé la main à celle qui allait devenir sa femme et, bien sûr, la façon de faire la noce. Il est très fier de ce que les Bulgares ont réalisé dans la région de Banat.

Le récit nous présente Gheorghe Telbis, ancien Maire de Timisoara, d’origine bulgare, qui a fait introduire, pour la première fois en Europe, l’électricité dans les rues, qui a fait transformer la rivière de Bega en canal navigable, qui a fait introduire le tramway à chevaux et a fait construire l’Église de la Place Traian.

Le rêve de Gheorghe Serban est de devenir fermier. C’est sa vocation à lui. Son nom signifie, d’ailleurs, en grec, agriculteur...

Maria Ojoga

(Interview réalisée par Maria Ojoga, le 3 mars 2000,

à Dudestii-Vechi, avec Gheorghe Serban, ethnique bulgare,

né en 1950, à Besenova Veche.)



A. L.

 

Faire une introduction à cette interview peut être considéré tout à fait déplacé. C’est une interview qui se présente toute seule.

L’héroïne de l’interview a dû apprendre lutter pour ce qui lui a été le plus cher au monde: la famille et son bien-être. Mais aussi pour la sauvegarde de la dignité dans une époque difficile. J’ai été fort impressionnée par son courage de dire les choses, ainsi que par sa capacité de pardonner. Il semble qu’elle retient que les beaux moments d’une vie durant laquelle il a fallu s’habituer au renoncement et à l’auto-sacrifice. Et cela à cause du fait que Mme L. est différente. Elle est différente et ne correspond pas à certains critères ridicules qui classifient les gens en «bons» et «mauvais», en ceux qui méritent de vivre décemment et ceux qui ne méritent que de l’humiliation.

On pourrait dire qu’elle a eu la malchance de naître Juive. Pourtant, en dépit de toutes les discriminations, elle n’a pas censée d’en être fière. Elle a fait éduquer ses enfants dans cet esprit et a gardé, autant que possible, les traditions.

L’interview a eu lieu dans la maison de mon interlocutrice, Mme L. D’ailleurs, cette maison est le thème central du récit. C’est le point de départ pour plusieurs événements importants de la vie familiale, c’est la place pour laquelle on a beaucoup, parfois même trop, lutté, qui a dû, à tout prix, être sauvegardé. Et cela pour laisser aux enfants la possibilité de vivre ce qu’il a été interdit à leurs parents.

Mme L. n’a pas de grands regrets. Toutefois, elle déplore le passage du temps. «Tous sont morts. Tous que j’aimais. À peu près... Si je veux rencontrer quelqu’un, soit j’écris à l’étranger, soit je vais au cimetière.»

Sonia Liebmann

(Interview réalisée par Sonia Liebmann, en avril 2000, à Lugoj, avec A. L., ethnique juif. L’interviewée a sollicité l’anonymat.)



Iacob Glisaru


J’ai rencontré Iacob Glisaru par hasard, dans la cour de la Maison de Retraités de la Communauté des Juifs de Timisoara. Je me suis présenté et il m’a invité chez lui. Il a un statut à part: il ne vit pas dans les locaux de la Maison, il s’occupe du jardin. En effet, il fait la même chose que dans toutes les Maisons de la Roumanie qui l’ont logé.

Un homme simple, qui m’a raconté son histoire, en l’identifiant à l’histoire d’un peuple persécuté, en perpétuelle souffrance à cause des intérêts politiques et des différences religieuses. La séquestration, sa déportation, l’assassinat de l’épouse et de son fils ont mis la fin au bonheur de cet homme. À présent, sa seule satisfaction est d’avoir une habitation, une télé et une radio. Il n’a plus personne. Il est seul...

Anca Vulcanescu

(Interview réalisée par Anca Vulcanescu, le 17 février 2000,

à Timisoara, avec Iacob Glisaru, ethnique juif, né en 1914, Herta.)

 

 

Eugen Scherfer

Le récit de Eugen Scherfer est marqué par le sérieux et le dévouement caractérisant, d’ailleurs, toute sa vie. La famille et la profession ont tout signifié pour lui. Sa destinée se compose de montées et de descendances. Il y a quelque chose qui l’a rendu en permanence triste: l’absence d’un enfant. Très heureux pendant le mariage, il souhaite, d’ailleurs, à tout le monde, l’amour et l’entente qu’il a eus auprès de sa femme. La mort de l’épouse a été pour lui une perte presque insupportable. À présent il habite la Maison des Retraités de la Communauté Juive. Même s’il est bien soigné ici, il ne lui reste que l’oubli et la solitude.

Anca Vulcanescu



Ernest Neumann

 

Personnalité représentative de la ville de Timisoara et, d’ailleurs, de toute la région de l’ouest du pays, Docteur Ernest Neumann incarne de l’esprit européen, de l’aspiration vers l’unité en diversité, de l’harmonie, une spiritualité élevée, de l’humanisme, de la confiance dans la perfectibilité de l’être humain et de la société dans l’ensemble.

Le haut respect et l’affection dont il se réjouit, non pas seulement dans la communauté qu’il conduit depuis des décennies, mais aussi dans la municipalité et dans le pays entier ont été prouvés par l’anniversaire de ces quatre-vingt ans, ainsi que par l’octroi du titre de citoyen d’honneur de la ville de Timisoara.

Monsieur le Docteur réussit à mettre en harmonie la fidélité envers la tradition judaïque multimillénaire et la réceptivité à l’égard de tout ce qui est bon dans l’évolution de la culture et de la civilisation de toute l’humanité.

Andrei Schwartz

(Interview réalisée par Andrei Schwartz,

le 12 février 2000, à Timisoara,

avec Ernest Neumann, ethnique juif, né en 1917, à Ceica.)



Ignat Fischer

 

À soixante-dix ans, Ignat Fischer surprend par cohérence et désir de raconter. Il s’agit d’une personne qui identifie facilement les points culminants de sa vie: la déportation en Russie, la consécration, l’abandon du statut de prêtre catholique, le mariage, la retraite et, après, ses activités à la Foire Démocratique Allemande de Roumanie. Ce n’est pas la première fois qu’il a été enregistré. C’est pourquoi il nous présent une histoire de la vie construite de telle manière qu’elle soit faite publique. C’est aussi la raison pour laquelle moi, en tant qu’interlocuteur, je n’ai posé aucune question, en laissant «couler» le récit.

Même si, durant sa vie, il a beaucoup souffert, Ignat Ficher garde toujours le sourire, un sourire qui situe les événements dans un passé éloigné. Rien ne peut plus lui produire de la douleur. La richesse de ses sentiments et de ses états d’âme ont généré une sorte d’humour intentionné et parfaitement dirigé.

Faisant preuve de beaucoup de courage et du goût du risque, il réussit à se situer parmi le peu de «finalistes» de la déportation. La décision de se marier, après avoir été prêtre catholique, a été une des plus importantes de sa vie. En prenant cette décision, il a approuvé, pratiquement, sa suspension. Et il faut dire que, depuis son enfance, Ignat Ficher rêvait être prêtre. À dix-huit ans, en Russie, il a fait ses premiers offices: même s’il a pris une petite table pour autel, il a réussi à impressionner les déportés et les comandants russes. L’interview nous présente une narration parfaitement chronologique, soulignant en particulier les moments décisifs d’une vie.

Diana Tulea

(Interview réalisée en allemand, par Diana Tulea,

le 25 février 2000, à Timisoara,

avec Ignat Fischer, ethnique allemand, né en 1926, à Bacova.

Traduit et adapté en roumain par la réalisatrice de l’interview.)



Ana Anton

 

En entrant dans sa maison, j’ai eu la sensation de marcher sur un territoire sacré. Ana Anton garde et utilise les livres de prières de ses ancêtres. J’ai vu aussi la poussette, le berceau et les jouets de ses enfants. Tous ces objets ont signifié, il y a longtemps, l’univers d’un enfant. Aujourd’hui, ils composent l’univers de Ana Anton, parce qu’ils ont une grande qualité: ils le font se souvenir des moments heureux d’antan. Elle est née le 22 mars 1924, à Lenauheim. Elle a un frère et deux sœurs. Elle est connue dans le village sous l’appellatif „Nuschi", que les copains de son enfance lui ont donné. Même si elle ne l’aime pas du tout, elle n’a réussi ni à présent à convaincre les villageois de l’appeler Ana. Elle a achevé ses études primaires à Lenauheim, à la section allemande de l’école. Ensuite, elle a suivi des cours au lycée de Comlos.

Elle se rappelle avec nostalgie le Kirchweih, la fête de l’église, de 15 octobre 1940. Mme Anton nous parle presque avec sainteté de l’habit populaire, de la coiffure typique, pour laquelle elle aurait pu supporter n’importe quoi. La rencontre des filles, pour orner les chapeaux des garçons, le déterrement de la bouteille ancienne de vin, ainsi que les billets de loterie, pour gagner le chapeau et l’écharpe étaient les moments importants de la fête.

Le 1er octobre 1944, à quatre heures du matin, elle apprend qu’il faut s’enfuir, car les Russes sont arrivés au village. Son mari part à la guerre, sa petite fille reste chez des voisins et la femme est déportée en Russie. C’est le moment de séparation de la famille, c’est le moment qui lui induit une forte incertitude et peur. Elle est témoigne à l’assassinat de cinquante Allemands, choisis au hasard par les Russes. Pourtant, elle réussit à survivre. À son retour, le 18 novembre 1949, elle apprend que son mari est mort et assiste à une scène choquante: sa petite fille, âgée de cinq ans, ne le reconnaît plus. Elle se remarie en 1956 et accouche d’une fille et d’un garçon.

Diana Tulea

(Interview réalisée par Diana Tulea, en mars 2000,

à Lenauheim, avec Ana Anton, née en 1924, à Lenauheim.)



Erika Mária Hatos


Hatos Erika Mária est née le 24 février 1975, à Bucarest. Elle est l’un des ces Hongrois qui vivent dans la capitale roumaine, l’un de ces jeunes qui, depuis leur naissance, habitent Bucarest. Une classification imaginaire place Bucarest après Budapest du point de vue du nombre de la population hongroise. C’est la légende...

Alice Ratyis

(Interview réalisée en hongrois, par Alice Ratyis,

le 11 octobre 2000, à Bucarest, avec Erika Mária Hatos,

ethnique hongrois, née en 1975, à Bucarest.

Traduit et adapté en roumain par Nora Nemeth.)

 

 

Stella Petricu

 

Stella Petricu est née le 27 juillet 1911, à Bocsa. Son père a été notaire public. Elle habite la maison des parents, au centre-ville. À l’époque de l’interview, Mme Petricu avait 87 ans et se déplaçait avec un bâton. Pourtant, durant l’interview elle est restée très droite. Stella Petricu est encore pleine d’énergie.

Mme Petricu a été, toute sa vie, très touchée par la perte de sa mère, décédée une année après l’accouchement, à cause d’une tuberculose. Elle-même une nature maladive, elle conçoit son discours en fonction des trois moments qui l’ont rendue près de la mort. L’absence de la figure de la mère - même si son père s’est remarié, l’interviewée ne parle pas de la belle-mère - lui développe un profond sens maternel. Malheureusement, sa seule fille est morte peu de temps après sa naissance. Il semble que cet événement est une des raisons pour lesquelles Stella Petricu a quitté son mari.

Elle a peu de photographies. Celle qu’elle aime le plus est, évidemment, un portrait de sa mère, qu’elle n’a pas réussi à connaître.

Stella Petricu a commencé son récit en me décrivant une rencontre de sa jeunesse avec une diseuse de bonne aventure. Celle-ci lui prévoyait qu’elle n’aurait de la chance jamais dans sa vie...

Alexandra Jivan

(Interview réalisée par Alexandra Jivan, le 22 février 1998, à Bocsa, avec Stella Petricu, ethnique roumain, née en 1911, à Bocsa. L’interview fait partie de l’archive de la Fondation «La Troisième Europe». Le texte est apparu en Teren - Memoria si cultura familiala. Identitati multiple in Banat (tr. Terrain - La mémoire et la culture familiale. Identités multiples au Banat), volume coordonné par Smaranda Vultur,

La Fondation pour une Société Ouverte, Timisoara, 1998.)



Aurel Anghel


Mes interviews ont eu comme thème central la déportation des Roms en Transnistrie. La déportation des Roms de Roumanie des années 1941-1947 a eu des effets désastreux sur plusieurs générations et a induit un phénomène de plus en plus accentué d’auto-marginalisation.

Relever ce qui s’est passé pendant cette époque est un devoir moral, d’autant plus que ces événements ont été occultés pendant plus d’une moitié de siècle. Mes sujets gardent encore les traces des souffrances subies et ils n’acceptent pas en parler facilement, ayant peur de certaines possibles répercussions.

Aurelia Fecheta

(Interview réalisée par Aurelia Fecheta, le 17 août 2000,

à Bucarest, avec Aurel Anghel, ethnique rom,

né en 1932, à Bucarest.)



Justinian Badea


Les interviews ont été réalisées au mois de septembre, avec quatre interlocuteurs roms, tous déportés en Transnistrie. Des personnes dont les vies ont été marquées pour toujours par des événements tout à fait dramatiques, qu’ils ne réussiront jamais à (s’)expliquer. Leurs joies quotidiennes n’ont jamais été complètes.

En vivant le cauchemar d’une déportation inhumaine, à des âges jeunes, adultes ou bien très avancées, leurs souvenirs sont encore vifs. Tous les interviewés ont peur que des événements pareils ne se répètent. C’est la raison pour laquelle certains d’entre eux n’ont pas accepté de raconter que sous la protection de l’anonymat.

L’interview choisie est représentative par les détails qu’elle donne sur les lieux de déportation. Justinian Badea (le nom réel de notre sujet) est quelqu’un qui porte ses souvenirs avec dignité et douleur. Justinian Badea a pardonné ses bourreaux. Mais il ne comprendra jamais pourquoi a-t-il été obligé d’expier une telle peine. Malheureusement, seulement à cause de son appartenance à un certain groupe ethnique.

Cristi Mihai

(Interview réalisée par Cristi Mihai, le 12 septembre 2000,

à Bucarest, avec Justinian Badea,

ethnique rom, né en 1931, à Bucarest.)



M. S.


Les interviews ont été réalisées au mois d’août. Mes interlocuteurs sont membres de la communauté rom qui ont participé à la deuxième guerre mondiale. J’ai choisi ce thème dans le but de relever l’apport de la minorité rom, tout à fait ignoré jusqu’à présent, à cet événement majeur de l’histoire de la Roumanie. Les quatre sujets ont été prisonniers de guerre dans les camps soviétiques. Le drame de ces hommes qui sont allés défendre leur pays est d’autant plus terrible que, pendant qu’ils sacrifiaient leurs vies sur le champ de bataille, les Roms de Roumanie étaient soumis à un véritable processus d’extermination sur des critères raciaux.

L’interview la plus représentative de ce point de vue est publiée dans ce volume. Son protagoniste, M. S. (initiales choisies aléatoirement), participant actif à la guerre, blessé sur le champ de bataille, prisonnier de l’armée soviétique, détenu dans les camps de prisonniers jusqu’en 1950, apprend, à son retour en Roumanie, que sa famille a été déportée en Transnistrie. Aucun membre de la famille ne s’est sauvé. Les lettres qu’il a envoyées chez lui, en espérant recevoir une réponse, ne trouvaient plus de destinataire.

Aujourd’hui, M. S. est un solitaire. Il semble que sa vie s’est arrêtée quelque part dans le passé.

Adrian Ionut Anghel

(Interview réalisée en romani, par Adrian Ionut Anghel,

le 14 septembre 2000, dans le département de Arges,

avec M. S., né en 1919, dans le département de Muscel.

L’interview a sollicité l’anonymat. Le réalisateur de l’interview a été accompagné par Cristi Mihai.

Traduit et adapté en roumain par le réalisateur de l’interview.)



Sarlonta-Ghina Constantin

 

L’interview avec Sarlonta Constantin est représentative pour une famille de Roms calderash. Le récit est même plus intéressant, car il nous présente une famille dans laquelle le stratège a été une femme.

Sarlonta est née dans une famille riche. C’est pourquoi tous ses efforts et ses économies ont une seule direction: l’enrichissement de la famille dans laquelle elle est venue en tant que bru. La raison de ce mariage a été de rester près de chez ses parents. En plus, il s’agissait d’une bonne famille.

Bien que son mari parte à la guerre, elle réussit pourtant à se débrouiller dans des situations limite, telle que l’achat d’un porc pour les fêtes de Noël. Avec beaucoup d’effort, sans bénéficier de l’aide des beaux-parents, elle voit son rêve accompli. «Et nous sommes arrivés à la tête.» Un de ses fils est mort tout jeune, mais l’interlocutrice refuse d’en parler. Pourtant, elle associe sa vieillesse à l’événement.

Sarlonta Constantin s’efforce de construire une bonne image à sa nouvelle famille, dans la communauté des Roms, mais aussi dans celle des autres, les Roumains. Et elle le réussit. Famille privilégiée, ils n’ont pas été déportés en Transnistrie. En effet, les paysans ne l’ont pas permis - épreuve d’acceptation.

Bénéficiaire d‘un discours identitaire riche, Mme Constantin fait une distinction claire entre le privé et le publique et ne répond pas aux questions qu’elle considère intimes.

Elisabeta Danciu

(Interview réalisée par Elisabeta Danciu, le 30 novembre 1998,

à Caransebes, avec Sarlonta-Ghina Constantin,

ethnique rom, née à Parlipat.)



Elisabeta Stefan


La vie d’orphelin fait que le thème de la vie de Elisabeta Stefan soit représenté par les étrangers. Elle explique sa condition par une malédiction sur la famille: son grand-père réussit à bâtir une maison suite à un emprunt et il ne restitue plus l’argent, fait très grave dans la communauté. Elisabeta Stefan est consciente de sa beauté et reconnaît qu’elle aurait quitté son mari. Le fait qu’elle n’ait pas fait des études l’a déterminé des rester avec lui. Elle insère délibérément dans son discours des épisodes héroïques, pour faire preuve du patriotisme des Roms.

Elisabeta Danciu

(Interview réalisée par Elisabeta Danciu, en novembre 1998, à Caransebes, avec Elisabeta Stefan,

ethnique rom, née en 1928, à Caransebes.)



Tica Tomescu


Tica Tomescu appartient à une famille de Roms bal-bare (aux cheveux longs), très proche en mentalité aux Calderash de Caransebes. C’est la raison pour laquelle les Roms de Caransebes l’ont vite pris pour „l’un des nôtres". Il s’enfuit de chez lui à un âge très jeune, il travaille à Timisoara, où il rencontre sa femme. Il voyage beaucoup en Tchécoslovaquie et rencontre des Roms avec lesquels il peut communiquer. Les Roumains sont, tout comme pour Sarlonta Constantin, les autres.

Elisabeta Danciu

(Interview réalisée par Elisabeta Danciu, le 20 février 2000,

à Caransebes, avec Tica Tomescu,

ethnique rom, né en 1937, à Devesel.)



Gheorghe Constantin


„Je n’étais ni riche, ni beau." Enfant, il a des complexes à cause du fait qu’il est Rom. Pourtant, Gheorghe Constantin est très ambitieux. Ce complexe disparaît avec l’âge et il sera compensé par la qualité de bon travailleur. L’interview décrit des noces de Roms: l’oncle annonce que la fille est de bonne famille, riche et belle - voilà l’ordre des valeurs. Le mariage de sa fille avec un Roumain est une catastrophe.

Elisabeta Danciu

(Interview réalisée par Elisabeta Danciu, le 27 novembre 1998, à Caransebes, avec Gheorghe Constantin, connu Prigoreanu, ethnique rom, née en 1948, à Prigor.)



Stefan Jancik

 

On ne peut pas parler des Slovaques de Roumanie comme d’un tout. Bien que la plupart des Slovaques habitent des localités rurales, ils ont créé ici plutôt des «îles», qui se distinguent par plusieurs éléments les caractérisant. Les résultats de mon travail démontrent qu’il y a des différences amples dans le processus évolutif de la culture des Slovaques établis en Roumanie. Le contexte géographique, tout comme ceux économique et social, auxquels la population a été obligée de s’adapter ont un rôle important dans la formation de leur culture, mais aussi du parcours de la vie de chaque individu. Par exemple, dans les villages du département de Bihor, les Slovaques habitent presque isolés des autres ethnies. Nadlac (le département de Arad), qui, avant l’arrivée des Slovaques, était peuplé de Serbes et de Roumains, est aujourd’hui encore une ville multiethnique. L’église, l’école, mais aussi cette convivialité multiethnique ont eu un rôle particulièrement important dans la formation de la communauté slovaque de Nadlac.

L’un des liants de la population a été le travail de la terre. C’est pourquoi le processus de collectivisation de l’agriculture a laisse une forte empreinte sur la communauté. Pour les Slovaques la terre signifie richesse, propriété et aussi du respect. La génération plus jeune, qui a connu la terre seulement après sa restitution, ne manifeste plus ce genre de liaisons sentimentales.

Je n’ai pas réussi à choisir de mes interviews un récit de vie «étalon», qui caractérise la communauté en général.

Stefan Jancik a commencé chronologiquement son récit, en mettant un accent particulier sur la période de l’école. Il se rappelle parfaitement les dates. Il revit, pratiquement, les années de sa jeunesse. Stefan Jancik entre en détails et son histoire reçoit, peu à peu, „de la couleur", en se mêlant au lieu où l’interview a été réalisée: une pièce qui a recréé presque le temps de jadis. Une pièce où j’ai très bien compris le récit de vie de cette famille, une pièce qui contient en soi la personnalité de M. Jancik, une pièce qui fait partie de sa vie à lui. Une petite pièce, probablement la plus petite de la maison, les murs pleins de photographies, une chambre confortable, qui invite.

L’histoire met l’accent sur les plus beaux souvenirs avec les parents et les grands-parents, ceux qui ont contribué, d’une façon ou d’une autre, à l’éducation du petit Stefan. En dépit des problèmes auxquels la famille s’est heurtée au long du temps, M. Jancik est bien fier de tout ce qu’ils ont réussi à construire ensemble.

En quittant la maison, j’ai eu l’impression que tout ce qu’il a été raconté s’inscrit dans une histoire bien plus longue que celle reproduite dans la publication.

Silvia Lehoczká

(Interview réalisée par Silvia Lehoczká, en 2000, à Nadlac, avec Stefan Jancik, ethnique slovaque, né en 1922, à Nadlac.)



Silvia Rosocha

 

Les Ukrainiens de la région Zakarpatia sont arrivés au Banat en 1908, quand ils ont acheté des forêts à Copacele, Zorile et Cornutel, villages du département de Caras-Severin ou à Ciresul, Ciresul Mic, Padureni etc., le département de Timis.

Notre interlocutrice, Silvia Rosocha, est née en 1923, à Copacele, dans une famille très pauvre. Le père quitte la famille, décision très rare, d’ailleurs, dans les familles ukrainiennes. C’est une des raisons pour lesquelles la mère lui demande de se marier très jeune. Toute sa vie tourne autour de ses enfants. Elle est contente de son travail, de sa vie, en général.

Andrei Rusnac

(Interview réalisée en ukrainien, par Andrei Rusnac, le 17 février 2000, à Timisoara, avec Silvia Rosocha,

ethnique ukrainien, née en 1923, à Copacele.

Traduit et adapté en roumain par le réalisateur de l’interview.)

Le Conseil de l’Europe, fondé en 1949 dans le but de réaliser une union plus étroite entre les démocraties parlementaires européennes, est la plus ancienne des institutions politiques européennes. Avec quarante et un Etats membres, c’est la plus grande organisation inter-gouvernementale et interparlementaire d’Europe. Elle a son siège en France, à Strasbourg. Les 41 Etats membres du Conseil de l’Europe: Albanie, Allemagne, Andorre, Autriche, Belgique, Bulgarie, Chypre, Croatie, Danemark, Espagne, Estonie, Finlande, France, Géorgie, Grèce, Hongrie, Irlande, Islande, Italie, Lettonie, "l’ex-République yougoslave de Macédoine", Liechtenstein, Lituanie, Luxembourg, Malte, Moldova, Norvège, Pays-Bas, Pologne, Portugal, République Tchèque, Roumanie, Royaume-Uni, Fédération de Russie, Saint-Marin, Slovaquie, Slovénie, Suède, Suisse, Turquie, Ukraine.

Seules les questions de défense nationale étant exclues de ses compétences, le Conseil de l’Europe déploie ses activités dans des domaines très divers: démocratie, droits de l’homme et libertés fondamentales; médias et communication; questions économiques et sociales; éducation, culture, patrimoine et sport; jeunesse; santé; environnement et aménagement du territoire; démocratie locale et coopération juridique.

 

Le Programme des Mesures de Confiance

1. Le Conseil de l’Europe et les minorités

Le Programme des Mesures de Confiance a été élaboré à la suite du Sommet des Chefs d’État et de gouvernement des pays membres du Conseil de l’Europe, à Vienne, en 1993. Ce Sommet, dont l’un des objectifs visait à une protection efficace des minorités nationales, a permis, d’une part au Conseil de l’Europe de mettre en place la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales, et d’autres part de lui donner le mandat pour élaborer un Programme de mesures de confiance destiné à améliorer la tolérance et la compréhension entre les peuples.

Le but de ce Programme est ainsi de soutenir moralement et financièrement des projets, mis en place par des partenaires non-gouvernementaux, dont le premier objectif est la promotion de bonnes relations entre minorités et majorité.

Le Programme des Mesures de Confiance a ceci de spécifique qu’au sein d’une organisation internationale où la coopération intergouvernementale est privilégiée, il tend à apporter un soutien à des projets présentés essentiellement par des organisations non-gouvernementales. En effet, l’importance croissante des problèmes inhérents aux relations entre minorités et majorité d’un pays fait apparaître la nécessité, à côté des activités intergouvernementales, de mettre en oeuvre des initiatives spécifiques dans des domaines précis en étroite collaboration avec les communautés majoritaire et minoritaires concernées.

2. Domaines d’action du Programme

Ce Programme soutient la mise en oeuvre des projets conçus pour désamorcer d’éventuelles tensions entre différentes communautés afin de faire tomber les barrières qui les séparent. L’objectif est de permettre aux intéressés de dialoguer, d’apprendre et de travailler ensemble afin de partager des expériences pour promouvoir la connaissance et la compréhension mutuelles.

Les mesures de confiance peuvent toucher différentes sortes de domaines: démocratie, droits de l’homme, médias, éducation, culture, cohésion sociale, coopération transfrontalière, jeunesse notamment.

Les projets mis en oeuvre dans ces domaines se feront essentiellement au niveau local et c’est la raison pour laquelle ils sont conçus comme des projets pilotes c’est-à-dire qu’ils se présentent comme des modèles d’actions destinés à générer d’autres projets du même ordre.

 

L’Institut Interculturel de Timisoara (I.I.T.) est une institution autonome, non-gouvernementale, ayant une activité culturelle, civique et scientifique, sans buts politiques, qui adhère aux valeurs et aux principes du Conseil de l’Europe concernant l’interculturel. L’I.I.T. a été crée en 1992 avec le soutien des autorités locales de Timisoara et du Conseil de l’Europe.

Par ses projets et ses activités l’I.I.T. poursuit le développement de la dimension interculturelle dans les domaines de l’éducation et de la culture. L’I.I.T. promeut également, au niveau national et international, le climat de tolérance et communication interethnique spécifique à la ville de Timisoara et à la région du Banat.

L’I.I.T. a mis en place un réseau de partenaires de différentes régions de Roumanie et de plusieurs autres pays européens, incluant des institutions, des ONG et des professionnels agissant dans ses domaines d’intérêt. L’I.I.T. collabore bien avec les autorités locales, régionales et nationales dans les domaines de l’éducation, culture, jeunesse et minorités nationales.

Une coopération particulièrement fructueuse s’est développée avec le Conseil de l’Europe, principalement avec les départements d’éducation, culture et jeunesse, ainsi qu’avec le Programme des Mesures de Confiance.

L’I.I.T. a été activement impliqué dans plusieurs important projets du Conseil de l’Europe:

Depuis 1996, l’Institut Interculturel:

En 1998 l’I.I.T. est devenu la première institution de l’Europe de l’Est qui coordonne un projet transnational SOCRATES - COMENIUS action 2: le projet EURROM qui a comme objectif de développer des recommandations méthodologiques et du matériel pédagogique pour les enseignants travaillant avec des enfants Rom, dans le but d’intégrer la culture Rom dans le processus d’éducation scolaire et extrascolaire. Les partenaires du projet EURROM sont des institutions de Roumanie, France, Slovaquie et Espagne.

Depuis 1998 l’I.I.T. a développé un partenariat efficace avec plusieurs ONG civiques, de jeunesse et des minorités de Yougoslavie. Deux représentants de l’I.I.T. sont membres de groupes de travail dans le domaine de l’éducation dans le cadre du Pacte de Stabilité pour l’Europe de Sud-Est.

**

Thèmes majeurs de nos projets

Plusieurs projets ont comme objectif de soutenir l’introduction de l’éducation interculturelle dans des écoles ayant des élèves minoritaires et majoritaires, dans les activités éducatives des musées et dans les activités extra-scolaires et de jeunesse. Différentes sessions de formation ont été organisées à ce sujet, des activités pilote ont été mises en oeuvre et du matériel pédagogique a été publié.

L’I.I.T. a mis en oeuvre plusieurs projets ayant comme objectifs:

Nous sommes convaincus qu’une meilleure connaissance de leurs cultures et une collaboration directe dans le cadre des projets communs de la majorité et des minorités peuvent déterminer de meilleures et plus stables relations inter-communautaires. Plusieurs projets ont comme partenaires des organisations des minorités nationales et des représentants des différentes communautés religieuses. Une attention particulière a été accordée dans ce contexte à la participation des jeunes.

Le problème de la communauté Rom occupe une place très importante dans les activités de l’I.I.T. Plusieurs projets ont abordé ce problème sous différents aspects: l’éducation des enfants Rom, l’image des Rom dans les médias, le développement de la société civile à l’intérieur des communautés Rom et l’amélioration des relations des autorités publiques avec les communautés Rom. L’I.I.T. a collaboré dans ces projets avec des associations Rom de différentes régions de Roumanie. De même, des représentants des communautés Rom ont été impliqués dans des projets adressés aux communautés minoritaires en général.

Deux projets ont résulté de notre partenariat avec des ONG indépendantes de Yougoslavie: un projet soutenu par le Programme des Mesures de Confiance du Conseil de l’Europe et impliquant des représentants de la société civile et des organisations des minorités de Voïvodine, Sandjak, Sud de la Serbie et Belgrade et un autre projet, BANNET, soutenu en partie par le Pacte de Stabilité pour l’Europe de Sud-Est et ayant comme but le développement de partenariats transfrontaliers et la promotion de l’éducation à une citoyenneté interculturelle dans les régions voisines de Roumanie, Hongrie et Yougoslavie, en impliquant aussi les communautés minoritaires qui y vivent.

En partenariat avec l’Université de l’Ouest de Timisoara et avec d’autres institutions de Roumanie et d’Europe, l’I.I.T. a été ou est impliqué dans des projets de recherche visant l’offre et la demande culturelle, la communication interculturelle, les relations inter-ethniques, et également dans des projets d’histoire orale impliquant des communautés minoritaires.

**

Le Centre de Documentation de l’I.I.T., crée avec le soutien du Conseil de l’Europe et de la Fondation Kaiser de Liechtenstein, offre pour consultation environ 5000 volumes et publications du Conseil de l’Europe. Le Centre de Documentation est branché au réseau du projet eIFL Direct et fonctionne également comme point d’information du Centre d’Information et de Documentation du Conseil de l’Europe de Bucarest.